SOCIALISME - Socialisme et Tiers Monde


SOCIALISME - Socialisme et Tiers Monde
SOCIALISME - Socialisme et Tiers Monde

Les pays socialistes considérés comme développés, c’est-à-dire l’U.R.S.S. et les pays européens membres du Conseil d’assistance économique mutuelle (C.A.E.M. ou Comecon), avaient construit leurs relations avec le monde en développement sur une base officiellement politique: promouvoir le socialisme dans le Tiers Monde. Mais les intérêts purement économiques avaient progressivement pris le dessus dans le commerce entre ces deux groupes, l’U.R.S.S. seule demeurant attachée aux principes initiaux mais se révélant de moins en moins capable de tenir ses engagements, à mesure de sa propre débâcle économique, vers la fin des années 1980.

Les pays en développement (P.V.D.) étaient, du point de vue des pays socialistes développés, classés en plusieurs groupes selon l’intensité des relations entre les deux sous-ensembles. Le premier groupe était constitué de pays appartenant eux-mêmes à l’ensemble socialiste: les pays socialistes asiatiques et Cuba. Trois d’entre eux (dans l’ordre d’accession: la Mongolie, Cuba et le Vietnam) étaient devenus, entre 1962 et 1978, membres du Comecon et bénéficiaient d’une assistance privilégiée: soutien économique global à la Mongolie, financé presque exclusivement par l’U.R.S.S., aide économique en complément de l’aide militaire puis assistance à la reconstruction pour le Vietnam, soutien du prix du sucre et livraisons de pétrole à des tarifs privilégiés pour Cuba. L’aide à la Chine fut presque totalement supprimée après la crise des relations sino-soviétiques en 1960. La coopération avec la Corée du Nord puis avec le Laos se poursuivit régulièrement.

Un deuxième cercle de P.V.D. comprenait les pays considérés comme ayant choisi une voie de développement non capitaliste (tels étaient, dans la décennie 1955-1964, le Gh na, l’Inde, l’Égypte, la Syrie, l’Indonésie) ou, plus tard, les pays dits «à orientation socialiste», dont la liste englobait dans les années 1980 l’Afghanistan, le Yémen du Sud, l’Éthiopie, l’Angola, le Mozambique et, après 1982, le Nicaragua. Une frange de pays à orientation socialiste plus incertaine regroupait des pays tels que l’Irak, la Syrie, l’Algérie et un certain nombre d’États d’Afrique sub-saharienne comme la Tanzanie, Madagascar, le Congo, le Bénin.

Enfin, des relations commerciales fortes s’étaient consolidées avec un nombre limité d’États en développement, d’orientation «capitaliste» incontestable mais importants comme fournisseurs ou clients de l’Est, à l’image des grands exportateurs de pétrole du Moyen-Orient, de l’Inde, du Nigeria ou de la Turquie.

Toute cette architecture devait s’effondrer avec la fin du communisme entre 1989 et 1991. Les relations privilégiées de coopération et d’assistance furent les premières à être sacrifiées, pour des raisons politiques et surtout économiques. Au reste, le Tiers Monde à orientation socialiste a connu une évolution parallèle à celle de l’Europe de l’Est, avec la chute ou la déstabilisation des régimes se réclamant du marxisme. Cuba est demeuré le seul bastion du socialisme dans le monde en développement, et c’est probablement le pays qui a le plus souffert économiquement de l’effondrement du communisme en Europe.

Le bilan des rapports entre socialisme et Tiers Monde est ambigu. L’aide a été faible, et les relations commerciales ont plus profité à l’Est qu’au Sud. Par ailleurs, le passage des pays de l’Est eux-mêmes dans la catégorie des pays assistés risque d’affaiblir le Sud.

1. Relations économiques

Échanges commerciaux

Les échanges commerciaux entre pays socialistes européens et P.V.D. ont toujours été faibles: ils représentaient un peu plus de 1 p. 100 du commerce mondial à l’époque de leur plus grande expansion, vers la fin des années 1970, et n’ont pas cessé de décliner depuis lors. Les flux Nord-Sud étaient alors plus de dix fois plus importants que les flux Est-Sud. La part des P.V.D. était deux fois plus forte dans le commerce des pays développés à économie de marché (P.D.E.M.) que dans celui des pays socialistes (25 p. 100 contre 13 p. 100); réciproquement, dans le commerce des pays en développement, les pays de l’Est tenaient une place presque douze fois plus faible que les pays industrialisés (5,5 p. 100 contre 63 p. 100).

La composition globale par produits de ces échanges ne différait guère de celle que l’on observait entre P.D.E.M. et Tiers Monde: les pays socialistes achetaient surtout des produits primaires, matières premières et denrées alimentaires (près de 90 p. 100 de leurs achats entre 1980 et 1990), et vendaient des machines et produits manufacturés (70 p. 100 de leurs ventes). Les pays du Tiers Monde ont globalement échoué, sauf dans quelques cas (Inde, Pakistan, Turquie), à développer leurs ventes de produits manufacturés vers l’Est, surtout pour les biens de consommation non prioritaires dans les politiques socialistes d’achat. En ce qui concerne les exportations de l’Est, la similitude générale avec les structures des ventes des pays capitalistes industrialisés cache en revanche des différences sensibles, et qui expliquent pourquoi le commerce s’est si vite effondré à la suite de la désintégration du bloc communiste. Pour une large part, en effet, il s’agissait de ventes par l’U.R.S.S. d’équipements paramilitaires, dont la composition exacte n’a jamais été connue en raison des obscurités statistiques entretenues par les autorités soviétiques. Quant aux équipements civils, ils étaient vendus en liaison avec la réalisation de grands projets d’industrialisation à crédit. Ces fournitures liées aux conditions du crédit permettaient à l’U.R.S.S., principalement, et aux pays de l’Est d’écouler une technologie obsolescente, invendable sur les marchés occidentaux. Par ailleurs, les petits pays de l’Est étaient devenus des fournisseurs de biens intermédiaires (produits chimiques, sidérurgiques) et, en ce qui concerne les pays méridionaux du Comecon, des exportateurs de produits alimentaires vers le Sud. Le commerce d’exportation Est-Sud était donc dominé par la nécessité pour les pays de l’Est de financer des importations de produits primaires et portait la marque de leur propre retard de développement.

Les conditions du commerce Est-Sud ont connu des spécificités systémiques. À l’origine, il s’effectuait dans le cadre d’accords interétatiques bilatéraux, prévoyant, comme dans le contexte du Comecon, les nomenclatures et quantités de produits à échanger. Jusqu’à la fin des années 1960, les accords de commerce étaient complétés d’accords de paiement organisant le règlement des échanges par clearing, c’est-à-dire par compensation des soldes. Après 1970, le nombre des accords de clearing a sensiblement diminué, mais les paiements en devises n’ont pas pour autant évincé les financements ad hoc. Le commerce Est-Sud est demeuré dominé par des formes variées de troc, surtout lorsque les pays en développement, tout comme ceux de l’Est, se sont trouvés aux prises avec un endettement élevé et que les cas de rééchelonnement se sont multipliés, après 1980. La compensation est devenue le principal moyen d’entretenir des flux de commerce entre l’Est et le Sud.

Un manque de transparence comparable a caractérisé les conditions de prix. Initialement, les accords commerciaux prévoyaient sur toute leur durée des prix fermes, destinés à protéger les pays en développement contre les fluctuations à la baisse des cours des matières premières. La tendance à la hausse des cours après le premier choc pétrolier de 1973 a remis en cause le système traditionnel de fixation des prix, non sans conflits. Les pays de l’Est ont par ailleurs soutenu les revendications du Sud présentées à la C.N.U.C.E.D. (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement) mais ont été eux-mêmes réticents à approuver les formules de soutien des prix des produits de base proposées par cette organisation. Utilisant souvent des maisons de négoce pour se procurer des produits au meilleur compte (spécialement pour les denrées alimentaires tropicales), les pays socialistes ont contribué à déprimer les cours de ces derniers. Sans que l’on puisse prouver explicitement que l’U.R.S.S. et les pays de l’Est se sont systématiquement approvisionnés aux plus bas prix, l’accusation en a été portée par leurs partenaires du Tiers Monde. La pratique consistant à rembourser les crédits de coopération économique en produits traditionnels d’exportation du Tiers Monde a également tiré les prix vers le bas.

Coopération économique et assistance technique

Les pays socialistes ont beaucoup insisté sur les avantages de leur assistance aux P.V.D. Ils se sont toujours refusés à la forme du don, si ce n’est dans des circonstances exceptionnelles (dons de produits alimentaires et de médicaments en cas de catastrophes ou de cataclysmes naturels). Ils ont longtemps refusé l’investissement direct à l’étranger, considéré comme une forme d’exploitation des pays en développement; à partir de 1970, cependant, les sociétés mixtes associant des organisations socialistes avec des entreprises du Sud se sont développées dans la recherche et la commercialisation d’abord, puis dans la production.

Le plus souvent, la coopération économique et technique s’est organisée sous la forme de crédits, en nature (équipements, licences, etc.), attribués sur la base d’accords bilatéraux de coopération pour une durée de huit à dix ans suivant la mise en service de l’équipement fourni ou du projet réalisé à l’aide du crédit, à un taux d’intérêt de l’ordre de 2,5 à 3 p. 100 par an. Le remboursement était prévu en nature également, en biens traditionnels d’exportation ou en produits issus de l’opération créditée (par exemple, pétrole contre mise en valeur de gisements pétrolifères). Les pays socialistes exigeant en général que le pays du Tiers Monde prenne en charge les dépenses locales (travaux d’infrastructures, fourniture de matériaux et de personnel), les crédits ouverts n’ont pas toujours pu être utilisés, et ce fut la source de nombreuses frustrations. En outre, cette aide a souvent été jugée non adaptée aux besoins des P.V.D., parce qu’elle tendait à la mise en place d’une industrie lourde, à l’instar du «mode socialiste de développement» impulsé par l’U.R.S.S. et imposé à l’Europe de l’Est après la guerre. L’assistance technique accordée par les pays de l’Est a également été très critiquée, moins pour sa qualité ou ses modalités (formation sur place dans les P.V.D., à l’occasion des grands chantiers de coopération, ou formation ad hoc dans les pays socialistes, dans des sortes de ghettos tiers-mondistes comme l’université Patrice-Lumumba à Moscou) que pour son coût, les pays de l’Est exigeant pour leurs coopérants des salaires en devises (souvent en partie reversés au pays socialiste lui-même).

À partir de 1982, une controverse s’est développée à propos du montant effectif de l’aide socialiste. L’U.R.S.S. a en effet proclamé aux Nations unies que son assistance aux pays en développement dépassait en valeur relative celle des pays les plus généreux du monde, puisqu’elle excédait 1 p. 100 de son P.N.B., à condition que cette aide soit évaluée selon les critères des pays développés et qu’elle englobe également l’aide aux P.V.D. du système socialiste. La Bulgarie, la Tchécoslovaquie, la R.D.A. ont émis des prétentions analogues. L’O.C.D.E. a en conséquence révisé son estimation des flux d’aide socialiste, sans jamais parvenir à des grandeurs relatives proches de ces assertions. Au cours de la décennie de 1970-1980, l’aide n’a jamais, selon l’O.C.D.E., dépassé de 0,1 à 0,16 p. 100 du P.N.B. dans le cas de l’U.R.S.S., de 0,06 à 0,12 p. 100 pour les autres pays socialistes, se maintenant dans la fourchette de 7 à 10 p. 100 de l’aide publique au développement consentie par les pays industrialisés à économie de marché. En outre, l’élément de libéralité (gratuité) contenu dans cette aide, et calculé par l’O.C.D.E. selon une formule complexe, n’a jamais dépassé 50 p. 100 de l’aide totale, alors qu’il a atteint couramment 90 p. 100 dans le cas des pays à économie de marché. Mais il faut se souvenir que l’O.C.D.E. ne considère pas comme aide les prix préférentiels, très importants dans le cas de Cuba, ni la plupart des formes d’assistance technique socialiste.

En fin de compte, on peut se demander aujourd’hui si l’aide de l’U.R.S.S. (et de la R.D.A.) aux pays en développement n’a pas été effectivement plus «libérale» que ne l’estimait l’O.C.D.E., mais involontairement. Des statistiques soviétiques publiées en 1990 montrent que l’endettement des P.V.D. (pays socialistes non européens compris) à l’égard de l’U.R.S.S. atteignait, à la fin de 1989, l’équivalent d’une centaine de milliards de dollars; il est probable que la plus grande part en est constituée de créances irrécouvrables. Les créances de la R.D.A. sur l’Angola, l’Éthiopie, le Mozambique n’ont aucune chance d’être récupérées par l’Allemagne unifiée. À cela s’ajoute la dette (non connue) au titre des livraisons d’armes par l’U.R.S.S. Les Soviétiques ont également révélé en 1990 que bon nombre de livraisons avaient été faites à crédit et n’avaient pas été réglées, contrairement à l’idée reçue selon laquelle les livraisons d’armes avaient représenté une source importante de devises fortes pour l’U.R.S.S.

Un autre trait caractéristique de l’aide socialiste fut sa grande concentration, tant du côté des donneurs (U.R.S.S. et R.D.A. ont accordé les trois quarts des crédits totaux) que du côté des bénéficiaires. Ceux-ci ont été, à 70 p. 100, d’autres pays socialistes (Vietnam, Cuba, Mongolie, Cambodge); si on y ajoute les pays à orientation socialiste, on arrive à une concentration de 85 p. 100.

Relations avec les économies de l’Est en transition

Le refus populaire de soutenir les pays en développement a accompagné partout les révolutions contre le communisme. Il a été le plus fort en ex-U.R.S.S., sur la base d’une réaction formulée comme un choix «plutôt Bakou que Cuba», analogue à la réaction populaire française «la Corrèze plutôt que le Zambèze». De fait, le commerce de l’U.R.S.S. avec les P.V.D. a baissé de près de 50 p. 100 en 1991, quand celui des autres pays ex-socialistes ne baissait que de 15 p. 100 (dans le cas de l’ex-U.R.S.S., la diminution a plus fortement touché l’exportation, tandis que, pour les pays européens de l’Est, elle a été plus marquée à l’importation). Quant à l’aide proprement dite, elle s’est effondrée, plongeant dans la crise les pays les plus dépendants de cette aide comme Cuba et le Vietnam.

Quel est l’avenir des rapports Est-Sud? On pourrait penser que, le commerce Est-Sud étant négligeable en proportion des flux mondiaux, et l’aide socialiste faible en valeur absolue et qualitativement inadéquate, la disparition de ces relations ne devrait pas avoir d’effets dramatiques. Cependant, la situation née de la chute du communisme recèle plusieurs dangers.

La concentration des rapports de commerce et de coopération sur un petit nombre de partenaires laisse ceux-ci exposés quand ces rapports se dissolvent (perte de fournisseurs, de marchés, d’assistance technique). Le cas le plus dramatique a été celui de Cuba: le Vietnam n’était, jusqu’à la levée de celui-ci au début de 1994, frappé d’embargo que par les États-Unis, tandis que Cuba, en raison de ses positions politiques, ne pouvait mobiliser l’aide occidentale. Les autres P.V.D. socialistes ou à orientation socialiste ont rejeté le communisme, s’ouvrant la voie d’une assistance à la restructuration.

Cependant, les pays en développement se trouvent en concurrence avec l’Est, bien que l’O.C.D.E., l’Union européenne ou encore les organismes dispensateurs d’aide comme le F.M.I. ou la Banque mondiale affirment que l’aide à l’Est n’évince pas l’aide au Sud. Il se peut que, au cours des prochaines années, la non-éviction soit vérifiée pour l’aide publique. Pour les concours sous forme d’investissement étranger, la concurrence est plus évidente. Les pays de l’Est sont géographiquement plus proches des grands centres de croissance, et possèdent des atouts tels qu’une population bien formée. Ils se situent, certes, à un niveau de développement inférieur à celui des nouveaux pays industrialisés, ce qui donne encore à ceux-ci un avantage de compétitivité sur les marchés occidentaux, surtout européens, pour l’écoulement de produits manufacturés. Mais l’avantage peut s’amenuiser avec les progrès de la transition. Enfin et surtout, la conclusion d’accords entre des pays d’Europe centrale et orientale et l’Union européenne, voire les perspectives ultérieures d’intégration, peuvent paraître repousser les pays en développement à la périphérie.

2. Solidarité politique internationale

L’époque actuelle a vu la naissance puis le développement de courants d’idées favorables à la solidarité des peuples du Tiers Monde. Certaines de ces idéologies et les réalisations qu’elles ont provoquées portent l’empreinte du socialisme. Son influence se fait également sentir dans les rapports de ces pays avec certains Grands, qu’ils soient extérieurs au Tiers Monde (comme l’U.R.S.S.) ou qu’ils en fassent partie (comme la Chine).

La marche vers l’unité

Divers mouvements de nature historique, politique, juridique, culturelle ou économique ont popularisé l’idée d’un rapprochement des peuples ou des États appartenant à l’Asie, à l’Afrique ou à l’Amérique latine. Les auteurs marxistes ont contribué à alimenter ce courant. Ainsi, pour le Camerounais O. Afana, la réalisation de l’unité africaine constituerait «un facteur de bien-être, de progrès et de liberté». Et Che Guevara devait déclarer: «Dans tous les pays où l’oppression devient insoutenable, il faut brandir le drapeau de la révolte, et ce drapeau prendra, par nécessité historique, un sens continental. Comme l’a dit Fidel [Castro], la cordillère des Andes est appelée à devenir la sierra Maestra d’Amérique, et tous les immenses territoires que contient ce continent sont appelés à devenir les scènes de la lutte à mort contre la puissance impérialiste. Nous ne pouvons pas dire quand la lutte prendra cette ampleur continentale, ni combien de temps elle durera; mais nous pouvons prédire sa venue parce qu’elle est fille de circonstances historiques, économiques, politiques.»

Parmi les idéologies pluricontinentales favorables à l’unité du Tiers Monde, le « tricontinentalisme » tient une place de choix en raison de son inspiration socialiste. Ce mouvement a trouvé son expression au cours de la première Conférence de solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine réunie à La Havane du 3 au 15 janvier 1966. Le communiqué publié à l’issue de la rencontre en constitue la charte. Il énumère les grands principes sur lesquels repose cette idéologie. Ceux-ci résultent d’une constatation: «L’impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme, sous la direction de l’impérialisme yankee, mènent une politique d’intervention systématique et d’agression militaire contre les pays des trois continents.» Ils reposent sur un postulat: «L’impérialisme ne renoncera jamais de lui-même à sa politique d’exploitation, d’oppression, de pillage, d’agression et d’ingérence.» Ils fondent une détermination: «La Conférence proclame le droit inaliénable des peuples à jouir d’une totale indépendance politique» accompagnée d’une libération économique de manière à «assurer l’égalité sociale des hommes». Ils justifient un choix: «Le recours à toutes les formes de lutte nécessaires, y compris la lutte armée.»

Les mouvements dont on vient de faire état ont été à l’origine de conférences et d’organisations propres au Tiers Monde. Parmi les rencontres d’inspiration socialiste on citera, outre celle de La Havane en 1966, la conférence de Casablanca de 1961 et la première Conférence latino-américaine de solidarité de 1966. Douze pays furent invités, en 1961, par le roi Mohammed V. Au côté du Maroc, cinq pays ou mouvements étaient représentés: le Ghana, la Guinée, le Mali, la République arabe unie et le gouvernement provisoire de la République algérienne (G.P.R.A.). Pourtant, des désaccords existaient entre les participants, relatifs, en particulier, à la Mauritanie, à Israël et à l’actuel Zaïre. La Conférence élabora une charte qui servira de programme au groupe de Casablanca, qualifié, en l’occurrence, de «révolutionnaire» ou de «progressiste». En fait, cet ensemble, qui manquait de cohésion, ne survivra pas à la fin de la guerre d’Algérie. La conférence latino-américaine de 1966 réunit cent soixante-quatre délégués provenant des vingt pays d’Amérique latine, à l’exception du Venezuela, mais auxquels s’ajoutèrent des représentants de la Jamaïque, de Trinidad et Tobago, de Porto Rico, de la Guyane française, de la Martinique et de la Guadeloupe. À la suite d’une tentative de conciliation émanant de Fidel Castro, l’accord se fait sur une Déclaration générale. Son point 20 proclame que les délégués ont «approuvé les statuts et créé le comité permanent, avec siège à La Havane, de l’Organisation latino-américaine de solidarité, laquelle constitue la représentation authentique des peuples d’Amérique latine».

L’O.L.A.S. apparaît donc comme une organisation continentale du Tiers Monde de caractère socialiste. Parmi les institutions bicontinentales, on citera l’Organisation de la solidarité des peuples d’Asie et d’Afrique (O.S.P.A.A.), créée puis organisée lors des conférences du Caire (en 1957) et de Conakry (en 1960). Elle s’est donné pour objectif la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme. À cette fin, les peuples afro-asiatiques s’engagent à coopérer en matière économique, sociale et culturelle. Ils s’efforcent, également, d’unifier les luttes de leurs pays respectifs. Pour remplir sa mission, l’O.S.P.A.A. dispose de plusieurs organes, notamment d’une sorte de «banque anticoloniale» (B. Boutros-Ghali) constituée par le comité du fonds de solidarité. Créé en 1960, il a pour mission de procurer aux organisations affiliées les moyens nécessaires à la lutte contre l’impérialisme. Ses premières dotations émanaient de la République populaire de Chine, de la République arabe unie, de l’U.R.S.S. et de l’Indonésie. En raison, notamment, du conflit entre la Chine et l’Union soviétique, l’O.S.P.A.A. est aujourd’hui en sommeil. Néanmoins, certains résultats sont à porter à son actif: le renforcement de la coopération entre l’Afrique arabe et l’Afrique noire, l’ouverture vers l’Amérique latine.

La Conférence de La Havane de 1966 a elle-même donné naissance à une nouvelle organisation: l’Organisation de la solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Symbole de l’entrée en scène de l’Amérique latine dans le Tiers Monde, l’O.S.P.A.A.A.L. dispose d’un secrétariat exécutif, d’un comité d’assistance et d’aide aux mouvements de libération nationale et de lutte contre le colonialisme et le néo-colonialisme, d’un conseil mondial d’appui au Vietnam. La mise en place de ces institutions témoigne de la volonté agissante des pays sous-développés de présenter un front uni face aux Grands, parmi lesquels se détachent deux États socialistes: l’U.R.S.S. et la République populaire de Chine. On va désormais s’intéresser aux rapports qu’ils entretiennent avec le Tiers Monde.

Relations avec les Grands du camp socialiste

Selon ses statuts du 14 avril 1969, le Parti communiste chinois (P.C.C.) se déclare «fermement attaché à l’internationalisme prolétarien». En conséquence, il «s’unit résolument avec les partis et groupements marxistes-léninistes authentiques, avec le prolétariat, et les peuples et nations opprimés du monde entier dans la lutte menée en commun pour abattre l’impérialisme ayant à sa tête les États-Unis, le révisionnisme moderne ayant pour centre la clique des renégats révisionnistes soviétiques, ainsi que toute la réaction, et parvenir à l’abolition sur le globe du système d’exploitation de l’homme par l’homme, qui apportera l’émancipation à toute l’humanité». Dans son rapport au IXe congrès du P.C.C., Lin Biao avait affirmé que «la clique des renégats révisionnistes soviétiques est aussi un tigre en papier», ajoutant: «Sa nature social-impérialiste se révèle de plus en plus clairement.» Le successeur alors désigné de Mao Zedong définissait ainsi cette notion: «Lénine a stigmatisé les renégats de la IIe Internationale en ces termes: «socialisme en paroles, impérialisme dans les faits, transformation de l’opportunisme en impérialisme» [...] Aujourd’hui, cela s’applique on ne peut mieux à la clique des renégats révisionnistes soviétiques.»

D’après les dirigeants chinois, ce «social-impérialisme» se manifesterait d’abord en matière institutionnelle. Le Comecon, créé en 1949, ne serait, en fait, qu’une entreprise de «pillage sauvage» des pays membres (Pékin information , 17 févr. 1969), visant à les transformer en «fournisseurs de matières premières, en marchés d’écoulement pour les marchandises et en ateliers de transformation auxiliaires» (ibid. , 26 mai 1969). Quant au traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle (dit Pacte de Varsovie), signé le 14 mai 1955, les Chinois considèrent qu’il sert «la bourgeoisie révisionniste» (ibid. , 23 sept. 1968).

En 1954, l’U.R.S.S. concluait son premier accord avec un pays sous-développé: l’Afghanistan; il portait sur la construction de deux silos. Le second accord était passé avec l’Inde.

En 1969, trente-quatre pays du Tiers Monde recevaient une aide de l’U.R.S.S., mais beaucoup plus sous forme de prêts que de dons. L’aide a pour effets de prolonger la spécialisation des pays assistés, d’éluder certains problèmes de reconversion (celui du vignoble algérien, par exemple), d’établir des liens de dépendance entre les pays assistés et l’U.R.S.S. D’une part, les prêts accordés (à long terme et à bas taux d’intérêt) ne sont pas convertibles sur le marché international. Ils doivent donc être utilisés en Union soviétique, garantissant ainsi des débouchés aux productions des industries de ce pays. D’autre part, l’endettement qui en résulte pour le pays «aidé» est tel que le produit de la majeure partie de ses exportations est affecté, pendant des années, au remboursement des prêts.

Les dirigeants chinois ne se bornent pas à critiquer l’attitude adoptée par l’U.R.S.S. dans ses rapports avec le Tiers Monde. Ils tentent, parfois avec succès, de prendre ses positions à contre-pied en accordant un soutien inconditionnel aux pays sous-développés. Celui-ci se manifeste d’abord sur le plan pratique. Après l’intervention des États-Unis et de leurs alliés en Corée, après la mise en garde adressée aux Occidentaux par Zhou Enlai, des volontaires du peuple chinois se rendent dans ce pays, le 25 octobre 1950, en vue de «résister aux agresseurs américains».

À la suite de la rencontre de Bandoung, l’offensive en direction du Tiers Monde va se développer. La Chine reconnaîtra la République du Soudan, la Syrie, le Yémen (Sanaa). Elle établira des relations diplomatiques avec l’Égypte, puis avec la plupart des jeunes États d’Afrique. Cette activité s’accompagnera de nombreux voyages à l’étranger. Non seulement la Chine soutient politiquement les États du Tiers Monde sur le plan pratique, mais encore ses dirigeants réservent une place de choix aux pays sous-développés dans leurs écrits théoriques. Ainsi, dans ses «Propositions concernant la ligne générale du mouvement communiste international» («Lettre en vingt-cinq points»), le P.C.C. précise l’ampleur du concours qu’il entend accorder à la «zone des tempêtes».

Cet appui se double d’une aide économique. De 1953 à 1959, l’effort chinois se concentre sur les pays asiatiques. La Corée en bénéficie la première. Puis ce sera la République démocratique de Mongolie et la République démocratique du Vietnam. À partir de 1959, la Chine s’intéressera également à l’Afrique et à l’Amérique latine. Le Tiers Monde européen ne sera pas oublié: l’Albanie figure parmi les bénéficiaires privilégiés de l’aide de Pékin. Cette aide de la Chine obéit à certains principes énumérés par Zhou Enlai en 1964. Le gouvernement chinois doit observer le principe de l’égalité et de l’avantage réciproque. Il doit respecter la souveraineté des pays sous-développés et consentir des prêts sans intérêt ou à bas intérêt. Les pays aidés doivent d’abord compter sur leurs propres forces. Les projets financés en priorité seront ceux qui, tout en appelant le moins d’investissements, procurent les résultats les plus rapides. Le gouvernement chinois doit fournir au prix du marché international les meilleurs équipements et matériaux de sa production. Il veille à ce que le personnel des pays bénéficiaires puisse maîtriser la technique s’y rapportant. Le train de vie des experts chinois doit être du même type que celui des experts des pays aidés.

Les Grands du camp socialiste entretiennent donc des rapports privilégiés avec les pays sous-développés. Dans la compétition qui oppose l’U.R.S.S. à la République populaire de Chine, celle-ci paraît l’emporter aujourd’hui. Depuis son entrée à l’O.N.U., elle joue une carte maîtresse en se posant en héraut du Tiers Monde.

La Chine, héraut du Tiers Monde

Pour se faire entendre dans le monde, et spécialement à l’O.N.U., le Tiers Monde devait trouver un porte-parole, si possible en son sein.

Dans un discours prononcé le 15 novembre 1971 à la tribune des Nations unies, Jiao Guanhua fait savoir que la Chine est disposée à jouer ce rôle. Elle est fondée à le faire, dit-il, puisque, «pays économiquement arriéré», «pays en voie de développement, comme la majorité écrasante des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, elle appartient au Tiers Monde».

Dés son entrée à l’O.N.U., la Chine devait apporter son appui aux guerres de libération nationale en cours, en particulier à celles menées par les peuples d’Indochine et le peuple palestinien. Pékin appuie également des revendications d’ordre essentiellement économique: celles des Latino-Américains portant à 200 milles la largeur de leur mer territoriale, celles des pays exportateurs de pétrole d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine en lutte contre le pillage économique dont ils sont victimes. Ces positions sont défendues non seulement à l’O.N.U., mais également au sein de ses institutions spécialisées.

Le vote, par l’Assemblée générale des Nations unies, de la résolution du 25 octobre 1971 rétablissant la République populaire de Chine dans tous ses droits a produit, dans le Tiers Monde, non seulement des conséquences, mais aussi des effets indirects. L’entrée de Pékin à l’O.N.U. signifie que l’emprise des États-Unis sur cet organisme va se faire moins forte. Elle annonce la fin du monde bipolaire fondé sur le partage du globe en deux zones d’influence. Elle implique, tôt ou tard, une «restructuration» de cette institution, destinée à donner aux pays sous-développés une représentation plus équitable.

Encyclopédie Universelle. 2012.


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